Club Foveon #7 – Ludovic Renaud

Club Foveon #7 – Ludovic Renaud

Ludovic Renaud aime ses images de voyage comme ses boîtiers : atypiques. Etudiant en école de photo, il utilise désormais essentiellement son dp2 Merrill pour ses travaux, très éloignés en effet ce que qu’on a l’habitude de voir dans ce registre. Curieux d’en savoir plus sur ce qu’il aime tellement dans le capteur Foveon nous l’avons contacté et c’est avec un enthousiasme non dissimulé qu’il a bien voulu répondre à nos questions.

 

Bonjour Ludovic, pour commencer peux-tu te présenter en quelques mots, ainsi que ton parcours de photographe, à nos lecteurs ?

Bonjour, J’ai 24 ans, je suis en train de finaliser ma dernière année en école d’Art (5ème) à l’École Nationale Supérieure d’Art de Bourges où j’ y ai véritablement appris à regarder, à comprendre, à percevoir les nuances de la couleur, etc… C’est un environnement exceptionnel pour se former à la photographie. Parce qu’outre le matériel à disposition qui est de très bon niveau (Chambre photographique, Plusieurs D800, labo argentique, labo numérique avec traceuse, tout en libre service!), j’ai surtout un contact permanent avec des acteurs contemporains de la photographie et de l’art en général, qui me guident dans le développement de ma pensée.

Justement, quels sont les photographes, passés ou contemporains, dont tu apprécies le travail ?

Je suis un très grand amateur de la photographie américaine. Que ce soit Robert Frank, William Eggleston, les photographes des « New Topographics » ( Robert Adams, Lewis Baltz), ceux de la FSA ( Walker Evans, Dorothea Lange, …) ou encore Lorca Dicorcia, Todd Hido, Alec Soth plus récemment. Dès que j’ai compris pourquoi ils photographiaient de la manière dont ils le font, je n’ai plus regardé le monde de la même manière, cela m’a transformé bien plus en profondeur que je ne l’aurais imaginé.

Dernièrement j’ai aussi découvert la photographie SudAfricaine qui m’a complètement abasourdi ( Guy Tillim, Mikhael Subotzky, Pieter Hugo, Thabiso Sekgala), notamment dans le rendu des couleurs. Voir les tirages, mat, de ces photographes (dernièrement à la Maison Rouge à Paris) c’est vraiment une expérience dont on ne sort pas indemne !

Rien ne vaut un beau tirage de ses images. On oublie trop souvent que c’est la finalité. C’est justement un des avantages qui est souvent mis en avant par les photographes qui l’utilisent, la qualité des fichiers une fois tirés. A ce sujet, quelles caractéristiques du Foveon qui ont été déterminantes dans ton choix de travailler avec ce boîtier ?

Ce que j’ai tout de suite aimé dans le Merrill (je ne connais pas malheureusement le Quattro) c’est l’impression que j’avais à faire au juste milieu parfait entre l’argentique et le numérique. C’est d’ailleurs toujours l’une des premières questions que l’on me pose « tu travailles à l’argentique ? », je pourrais presque dire oui tant je procède de la même manière à la prise de vue, je n’ai juste pas les contraintes de développement de l’argentique. Ce que j’aime dans ce boitier c’est à la fois une alliance de précision extraordinaire avec un rendu des couleurs unique. Et pour la première fois depuis longtemps j’ai l’impression que mes fichiers ne deviendront pas obsolètes dans 5ans par un manque de piqué ou de rendu. J’ai beau avoir eu entre les mains le D800, le D3 ou encore la chambre photographique, rien ne me donnera jamais le plaisir du fovéon.

Tu me confiais avoir découvert les boîtiers SIGMA gràce au Club Foveon que nous avons consacré au travail de Pauline Chardin et son site The Voyageur. On retrouve justement un traitement assez semblable, très argentique, dans tes images. Quel est ton workflow, travailles-tu tes images intégralement dans SIGMA Photo pro pour obtenir ce rendu ?

Oui en effet j’ai beaucoup aimé le travail de Pauline, elle est l’une des rares qui m’a réellement convaincu avec ses images du Merrill, parce que si je trouve ce dernier exceptionnel, rares sont les personnes sur internet qui m’ont donné l’impression de savoir gérer les capacités de la bête. A mon sens le Foveon nécessite un solide bagage en postproduction pour en tirer le meilleur. Et c’est en ce sens que je comprends toutes les critiques à son égard, parce qu’il ne faut pas espérer avec lui faire des images immédiatement exploitables comme se peut être le cas avec certaines autres marques qui proposent de très belles possibilités, juste pas à mon goût. Ajouté à cela la nécessité de passer par Sigma Photo Pro. Étonnement et à l’inverse de beaucoup, j’ai pris un réel goût au fait de passer par ce logiciel, qui certes imparfait, mais reste très précis et permet de faire le gros du travail. Ensuite je passe systématiquement par un logiciel de retouche pour ajuster les couleurs, et les courbes plus précisément. Contrairement à beaucoup de photographes j’ai beaucoup de mal à me mettre à Lightroom, je lui préfère le bon vieux Photoshop…

Est-ce que tu as déjà testé le mode Monochrome disponible justement dans SIGMA Photo Pro et qui permet de générer une image Noir et Blanc en agissant sur les trois couches RVB du capteur ?

Oui et je l’adore ! J’ai d’ailleurs réalisé une série en Espagne pendant le tournage de la jeune vidéaste Nina Marchand uniquement en utilisant le mode Monochrome, je ne lui ai pas trouvé d’équivalent à l’heure actuelle. Pourtant j’ai généralement beaucoup de mal avec le numérique noir et blanc que je trouve très dur, mais depuis que j’ai découvert ce mode, je redécouvre le plaisir de faire du noir et blanc.

Parlons composition. Ton travail fait la part belle au centrage du sujet, un parti pris souvent dénigré sur les forums d’internet, moins dans les galeries, car trop associé aux premiers pas d’un photographe débutant. Qu’apprécies-tu dans cette composition ? Si tu veux te confesser c’est le moment !

Ah oui ce fameux débat sur la composition. Pour être tout à fait honnête, je me pose rarement la question de savoir si je centre où si j’utilise la règle des tiers, je ne l’ai peut-être pas dit mais je fonctionne énormément à l’intuition. D’ailleurs j’ai mis un certain temps avant de me plonger véritablement dans l’aspect technique, en ce sens être passé par l’utilisation d’une Chambre m’a fait beaucoup progresser. Mais globalement je ne passe jamais 10 minutes à me demander à quelle ouverture je vais photographier, je le sens instinctivement.

Mais pour revenir au fait de centrer ou plutôt au fait de ne pas vraiment utiliser la règle des tiers, j’ai peut-être plusieurs piste de réponses : Tout d’abord j’ai un peu un esprit de contradiction, je ne supporte pas les règles systématiques, universelles. J’aime quand on peut mettre en échec des systèmes à priori infaillibles. Et à mon sens chaque situation nécessite un regard et une position différente… Ensuite cela vient peut-être aussi de ma formation dont je parlais tout à l’heure. Être en école d’art aujourd’hui ça n’a plus rien à voir avec ce qu’on pouvait y faire autrefois, aujourd’hui l’essentiel de la formation consiste à constamment réinterroger notre rapport au monde, aux choses qui vont de soi. Et puis quand tu regardes intensivement les images de Robert Frank ou Eggleston tu ne peux plus te permettre de rester dans un cadre si contraignant. Enfin je crois que j’aime l’immédiateté, la spontanéité, la modernité qu’engendre un cadrage centré, il y a une évidence qui me plaît, sinon j’ai l’impression de m’ennuyer. Je suis en revanche très à cheval sur comment se découpe les bords de l’image, sur l’importance de créer un imaginaire qui n’est pas dans la photographie mais qui est suggéré par un élément à la limite du cadrage, ainsi que sur la profondeur de champ.

L’importance du hors champ en photo, où au final on cache plus qu’on ne montre 😉

S’il est de plus en plus aisé pour le photographe passionné de prendre des bonnes photos, la différence se fait désormais sur la capacité à organiser ces images dans un tout cohérent. La notion de “séquence” semble justement très importante dans ton travail, peux-tu nous expliquer comment tu procèdes quand tu abordes un sujet ? Sais-tu exactement de quelles images tu as besoin pour construire ta série ou tu assemble le puzzle une fois de retour chez toi ?

Oui c’est une étape que je considère cruciale et paradoxalement c’est probablement une des choses sur laquelle je bute le plus. Je commence en partie à penser ma série pendant que je suis sur place, même si bien souvent ça n’a au final plus rien à voir avec ce que j’avais imaginé au moment de la prise de vue. Je reviens très régulièrement sur cette séquence une fois chez moi, même plusieurs mois plus tard je peux tout remodifier si je ne suis pas satisfait, le fait d’avoir des personnes compétentes avec qui en discuter m’aide beaucoup à affiner mon propos. Une des solution que j’ai trouvé pour trouver la « bonne séquence », consiste à la poster sur un tumblr. Je laisse ensuite les images en « germination », et j’y reviens de temps en temps pour voir si la sélection me satisfait, et au bout d’un moment quand l’affect que l’on peut mettre sur certaines images pour différentes raisons (une jolie anecdote au moment de la prise de vue, un bon souvenir ou un mauvais souvenir, …) disparaît, et qu’il ne reste plus que l’image dépouillée de son contexte, alors je commence à voir mes photos telles qu’elles sont et non telles que je voudrais qu’elles soient. C’est la partie la plus traumatisante, puisque on est bien souvent obligé de sacrifier des images que l’on adore pour que la séquence devienne plus pertinente.

Comme Pauline dont nous avons abordé le travail, ta photo de voyage s’écrit plus par des détails et sensations que par une vision d’ensemble traditionnellement privilégiée par les photographes en voyage. On a réellement l’impression d’errer avec toi et de bénéficier de ton “point de vue” qui s’attarde sur des éléments généralement dénigrés. Es-tu conscient de cette approche ou c’est une chose que tu découvres toi-même devant ton ordinateur et avec laquelle tu composes ?

Ce qui me plaît dans les photographes que j’admire c’est un détail, une matière, une couleur qui va me projeter dans un autre espace, produire des images mentales. C’est ce qu’a en partie développé Roland Barthes dans la Chambre Claire avec son idée d’image pleine/creuse. C’est ce que j’essaye de produire moi-même. Et puis dans un cas comme l’Inde je voulais absolument sortir d’une représentation traditionnelle de ce pays, je voulais à tout prix éviter l’exotisme, et le misérabilisme. Et puis j’aime aussi l’idée que ne serait-ce qu’un instant on ait le doute du lieu ou bien que les images aient réellement été prises en Inde, qu’on se mette à interroger le statut de ces images. Si j’ai pu mettre un germe de doute dans la tête de celui qui regarde mes images, alors je suis déjà comblé.

Quelle est la finalité de tes images ? As-tu des projets d’expo, un livre de prévu ?

Comme je disais avec les moyens que je dispose dans l’école, je vais réaliser un livre « fait maison » certainement dans un très grand format, sinon comme j’arrive à la fin de mes études je vais participer à une exposition aux promenades photographiques de Vendôme et je vais tenter différents concours internationaux destinés aux jeunes photographes/ artistes et voir un peu comment sont accueillies ces photos, ça me permettra de me positionner pour la suite.

Merci à Ludovic d’avoir répondu à toutes nos questions. Ses images sont disponibles sur son site web http://www.ludovicrenaud.com.


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